On dirait qu’un lion s’était échappé

mcm1410

Hier soir au dîner, entre un reste de spaghetti bolognaise tièdes et une cuillerée de compote volée à ton frère, tu me parlais doucement. Je l’avoue, au début je ne t’écoutais pas vraiment. Le jeudi soir, j’ai tendance à poser mon cerveau à côté de mon assiette.

Une oreille éteinte et l’autre tournée vers toi, je hochais doucement la tête. À ma décharge, il faut avouer que tu as tendance à croire que j’ai besoin qu’on me répète les choses quatre fois, comme je dois souvent le faire avec toi.

Soudain, au milieu du nuage de brume de mes méninges, cette phrase : « … La maîtresse a sifflé, et on s’est tous cachés. »

J’ai alors senti une boule grossir dans ma gorge, et j’ai posé ma fourchette.

Tu avais les yeux baissés sur ton dessert, et toute mon attention.

Tu m’as tout raconté, mon grand, comme tu le fais toujours, et au fil de tes mots j’imaginais ce que tu avais vécu, et la peur diffuse que tu devais porter en toi depuis ce matin-là.

Une des maîtresses avez sifflé, et c’était le signal. Il fallait se cacher. « Et on dirait qu’un lion s’était échappé du cirque sur le parking d’à côté… »

Ça fait peur un lion, mais si sa cage est bien fermée, on ne craint rien. Et puis le dernier donc tu as vu, te souviens-tu alors, n’avait pas l’air très dangereux au fond de sa cage sur ce parking, il avait surtout l’air triste.

Mais c’était le jeu, il fallait faire comme si un lion était entré dans l’école. Avait sauté par-dessus le portail, grimpé les escaliers, ouvert la porte vitrée et que maintenant il était là, à rôder dans le couloir à la recherche d’enfants innocents à dévorer pour le déjeuner. Alors vous êtes tous allés vous cacher au fond du couloir, comme dans un grand jeu de cache-cache, où vos vies seraient en danger.

C’est dur pour une mère, tu sais, d’entendre ce genre de récits, parce que dans la tête d’une mère tout devient réel trop vite, trop fort. Et j’ai pensé à ce que tu avais dû ressentir accroupi avec tes copains, à attendre un lion triste peut-être pas si imaginaire, et peut-être très affamé.

La directrice a joué le rôle du lion, a ouvert doucement les portes des classes, vides, et a fini par vous retrouver assez rapidement au fond du couloir. Heureusement elle avait pris un bon petit déjeuner. « La prochaine fois, il faudra mieux nous cacher. »

J’ai écouté ton récit en essayant de garder un visage le plus serein possible, j’ai tenté de répondre, et puis j’ai baragouiné quelques mots au sujet de la buanderie qui m’appelait et je me suis éclipsée avant que tu ne me vois pleurer. C’était lâche, je le sais, mais je me sentais tellement dépourvue.

Je me suis ressaisie doucement en pliant des couches encore chaudes devant mon sèche-linge flambant neuf de mère de famille de classe moyenne. Et je me disais à demi-pensées, que c’était pour ce genre de petites corvées que j’avais signé, et que je préférais prendre soin de ma famille à coups de bon petits dîners, de gâteaux au chocolat, de crêpes au sucre, de linge propre et de gros câlins.

Je n’ai pas signé pour ça. Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai signé, si on peut lire et accepter les conditions générales et particulières du contrat quand on fait des enfants, mais je ne m’attendais vraiment pas ça.

Comme tout le monde, je m’attendais certainement un remake confus de ma propre enfance, la violence en moins, le Smartphone en plus.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais je sais à quoi je ne m’attendais pas. À quoi je n’étais pas prête. Je n’étais pas prête à devoir discuter avec mon fils de six ans de la façon dont il faut se cacher pour éviter de se faire tuer par un méchant qui rentre dans l’école.

J’ai remercié intérieurement cette maîtresse d’avoir imaginé un lion, et je suis remontée te voir.

Mais c’était sans compter sur les rumeurs de récré, les associations d’idées et ta maturité. Tu m’as demandé : « Et si c’était une personne pas sympathique qui entrait dans l’école ? Et si cette personne nous trouvait très vite, qu’est-ce qu’il ferait ? Et si on est mal caché est-ce qu’on peut mourir ? »

J’ai toujours refusé de te mentir, je veux que tu saches que tu peux toujours me faire confiance. Mais à cet instant j’aurais voulu te dire que ça n’arriverait jamais, que c’était juste impossible. Le portail bien trop haut, les méchants bien trop loin, la maîtresse bien trop forte. Mais la vérité c’est que je je ne sais pas. Et si un jour ça arrive, je ne veux pas que tu penses que je t’ai menti. Et aujourd’hui je ne veux pas que tu aies peur. C’est difficile d’être parent – je n’ai pas signé pour ça.

La boule au ventre, la gorge serrée, je t’ai répondu que la maîtresse vous apprenait à vous cacher pour que ça n’arrive jamais, que les policiers s’entraînaient tous les jours à de grands jeux de cache-cache et qu’ils étaient vraiment très forts pour trouver les personnes pas sympathiques avant qu’elles ne trouvent des enfants.

Et je t’ai dit que je ferai toujours tout pour te protéger, et que papa aussi. Je t’ai serré fort contre moi et j’ai respirer tes cheveux. Je suppose que j’ai été assez crédible, parce que tout à coup tu as changé de sujet, et je me suis souvenue que tu n’avais que six ans.

Tu as couru dans ta chambre pour faire des dessins et je suis retournée plier quelques couches.

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8 réponses à “On dirait qu’un lion s’était échappé

  1. Aïe ! Effectivement, pas simple! Ma fille n’a que 21 mois donc je ne suis pas confronté à ça mais un jour…
    Bonne répartie en tout cas 😉

  2. Pfouuuu… c’est ton billet qui me met une boule dans la gorge, même si j’entends parler de ces exercices depuis quelque temps. Ici en Allemagne ce n’est pas d’actualité (parce qu’il se passe moins de choses qu’en France) mais je n’ose m’imaginer être confrontée aux questions de mon 7 ans et de ma 6 ans. Quel monde dans lequel nous vivons…

  3. Pfff… je n’ai pas hâte que mon p’tit loup grandisse… je n’ose même pas me projeter dans cette partie de notre avenir de parents… merci pour ce témoignage

  4. Oui bonne question, pour quoi on a signé au juste ? Y’avait des lignes en tout petit tout en bas et on les a pas vues, ou trop tard. Et le pire, c’est qu’on a remis ça…
    Merci de partager tes émotions avec des mots si justes.

  5. Billet très émouvant et touchant, traitant de quelques choses de difficile, surtout à aborder avec un enfant. Mais je pense qu’on y sera toutes et tous confronté(e)s un jour. Merci d’avoir partagé ce billet. Belle journée 🙂

  6. C’est le genre de petites lignes auxquelles on ne pense pas tout de suite… Ma fille n’a que 5 mois, nous sommes encore loin de ces préoccupations, mais ce partage me rappelle qu’on devra « être cap » de répondre à ces questions le jour venu !
    Merci pour ce texte très touchant

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