Attention : sortie de meute

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Tout commence par une demi feuille A4 polycopiée collée dans le cahier de correspondance, nonchalamment tendu par une maîtresse bien trop souriante quelques jours auparavant.

Un guet-apens.

« … sortie scolaire… cherchons parents accompagnateurs… sans la présence desquels la sortie ne pourrait avoir lieu… »

La maîtresse est très forte en culpabilisation parentale. Je pense qu’il y a un stage dédié en cours de cursus.

A la réunion de rentrée, t’avais déjà eu droit au discours sur l’implication des parents, juste assez pour arranger tout le monde mais trop pour pas non plus devenir trop envahissant pour l’éducation nationale, et surtout sur les conséquences désastreuses de la non implication mesurée des parents. Car sans eux, pas de piscine le mardi, de bibliothèque une semaine sur deux ou de visite de la ferme pédagogique aux beaux jours.

Bref, tu as juste jeté un coup d’œil sur la date, sur ton planning, et tu as signé « Ok pour moi » sans vraiment saisir les conséquences de ta décision. Espèce de parent d’élève débutante.

A peine l’opération Sortie de Meute lancée, que tu en saisis l’enjeu principal. Revenir en vie, et si possible sans aucun dommage collatéral du type perte d’enfants en chemin.

Et pourtant il paraît que tu as de la chance, car les parents disponibles sont finalement nombreux (doit y avoir grève des transports), et tu ne te retrouves qu’avec trois enfants à ta charge.

C’est la maîtresse qui répartit les enfants sans parents, après avoir reluqué rapidement la carrure des parents. Si on te refile des brindilles anémiées, c’est un poil vexant.

Soudainement, tu entrevois ce que la vie aurait pu être avec des triplés, et tu remercies ton utérus qui n’a de place que pour un à la fois.

Tu es propulsée à la tête d’un trio diabolique qui a visiblement prévu de ne pas du tout t’aider dans ta mission d’accompagnatrice désabusée.

Première étape : l’habillage dans le mini-couloir, avec des mini-porte-manteaux, des mini-manteaux, des mini-enfants, et un maxi-tour de rein.

C’est le moment de la rencontre avec ta troupe, d’un « Quand est ce que tu pars ? » qui brise la glace, ou d’un charmant « T’es qui toi d’abord ? »

Puis, l’épreuve du manteau : trouver le bon, réussir à l’enfiler en passant l’obstacle du bonnet coincé dans la manche et de la fermeture éclair qui remonte pas. A savoir : statistiquement, tu tomberas toujours sur un gosse qui dit rien alors que tu lui enfiles tranquillement le manteau d’un autre.

Une fois tous les gnomes déguisés en orange fluo, rose pétard et bleu électrique, l’étape-clé de la sortie scolaire, tellement passionnante qu’on la répète environ 547 fois par heure : le comptage.

Avant, pendant, après, tout le temps. A coup sûr, les enseignants, ils développent beaucoup moins de maladies d’Alzheimer.

Bref, ta tension artérielle commence à sursauter alors que vous remontez le couloir, atteignez le portail de l’école, puis fait carrément des triples saltos avec une perche quand vous vous engagez dans la rue.

Parce qu’autant ton enfant personnel, tu commences à bien le connaître, son amour des bandes blanches pour traverser et sa peur des plaques d’égout, mais les autres sont imprévisibles.

Vont-ils sauter à pieds joints dans les flaques ? Courir sous les roues d’une voiture ? Marcher dans une merde de chien (voire faire un détour pour ne pas la rater) ?

Les deux sur ta droite, là, t’as peur qu’il se lâchent la main, alors t’as apporté du gros scotch de déménagement. T’attends que l’Atsem regarde ailleurs pour les ficeler ensemble.

Une sortie, ça te donne aussi une idée de la vie en milieu scolaire, la qualité du dressage (« et on donne une petite main ! »), les meneurs, les suiveurs, et où se situe ton enfant dans cette meute morveuse.

Un genre de documentaire animalier vécu de l’intérieur : Voyage en terre inconnue : à la bibliothèque municipale. Immersion totale dans la savane enfantine : périple à la ferme.

L’autre truc marrant à regarder, à part les baskets qui scintillent et les crêtes au gel à hauteur de ventre, c’est les autres accompagnateurs.

T’as toujours un parent qui pense qu’en fait, il est là uniquement pour coacher son enfant juste à lui, et ne s’occupe pas des autres. D’ailleurs, il est de toutes les sorties, imaginant sûrement que sans lui, personne ne s’occuperait de sa petite merveille. Non ?

En chemin, plein de questions existentielles te viennent à l’esprit, et tu n’oses pas les poser à la maîtresse qui semble être encore, vu son air concentré, en train de compter les élèves.

Par exemple, faut reconnaître qu’évidemment ton enfant ça reste ton préféré rapport au fait que tu l’as porté-expulsé-nourri-tout-ça. C’est lui qui t’empêche de dormir la nuit, tu t’y es attachée au fil des années.

Donc parfois t’as envie de le privilégier, lui glisser un petit bisou, le prendre sur les genoux, lui caresser la joue… Est-ce que t’as le droit ?

Est-ce que tu vas te retrouver envahie par des enfants qui veulent des bisous ?

Est-ce que la maîtresse va te faire les gros yeux et t’interdire de sortie pour cause de surprotection maternelle ?

Et si ton téléphone portable sonne (et que la maîtresse reconnaît le générique de Dexter) ?

Et si y en a un qui veut pisser, tu dois emmener les trois ?

Et si toi tu veux pisser, ce sera comme à la maison, avec du public ou des bruits de petits doigts qui grattent derrière la porte ?

Pour traverser la rue, dois-tu te mettre devant, derrière, sur le côté, faire l’étoile ?

Peux-tu insulter les automobilistes qui ne nous laissent pas passer ?

Es-tu responsable en cas de merde de chien sous la chaussure ?

Le soir, quand ton conjoint te demande si la sortie était intéressante, tu es bien infoutue de lui répondre. Tu n’as strictement aucune idée de quel film ou expo vous êtes allés voir… tout ce que tu sais c’est que tu n’as perdu aucun enfant, aucun bonnet, même pas un gant, et que tes poches de manteau sont pleines à ras bord de mouchoirs usagés.

D’ailleurs, tu reconnais le parent accompagnateur de compétition au fait qu’il porte un manteau multipoches pour stocker plusieurs paquets de mouchoirs jetables. Respect.

Bref, un accompagnement de sortie scolaire, ça vaut 3 à 4 ITT selon le barème non-officiel de la sécu. En cas de sortie piscine, le traumatisme double du maillot de bain avec bonnet assorti et risque de noyade fait monter le curseur à 8.

Mais profites-en quand même. Dans quelques années ton gamin te filera vite fait le carnet à signer, à 23h alors que tu te laves les dents, en te demandant un chèque et cinq euros en espèces, et tu sauras rien de sa sortie scolaire à moins d’être amie avec lui sur le Facebook du moment.

Ah tiens, mon chéri, tu as rapporté ton carnet de correspondance… va le faire signer à Papa…

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5 réponses à “Attention : sortie de meute

  1. C’est tellement ça ! Et pourtant, même après 3 enfants, je continue à proposer d’accompagner. Tout en pestant quand la maîtresse me dit ok… Je dois être maso ^^

  2. Il faudrait faire d’autres profils types de maman : comme la maman (à l’inverse de celle qui s’occupe que de son enfant) qui pense gérer à elle seule toute la classe et donc sans qui la sortie aurait été une cata!!!
    En tout cas je me retrouve bien dans cet article..et pourtant chaque année je retente le coup et plus on monte dans le cursus plus ils sont terribles

  3. … Et ce matin je viens de proposer d’accompagner une sortie avec la classe de CP… Au programme: Kayak, balade en bateau, baignade ( on est au soleil)… Je suis enceinte, et je viens de me rendre compte que je suis AUSSI suicidaire.

  4. Perso… je suis la maman de l’enfant qui ne veut pas que sa maman s’occupe des autres lors des sorties scolaires. Alors je passe pour la maman qui ne lâche pas son gosse d’une semelle alors que non… j’adorerai qu’elle me lâche !

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