Le rituel du soir

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Le bon parent ne remet pas son enfant au congélateur après le dîner, non, il l’accompagne vers le monde merveilleux des terreurs nocturnes et autres réveils confus qui hérisseront le poil naissant de tes jambettes vers 3h12 du matin.

Le bon parent reste un humain, et en fin de journée, il a légèrement tendance à en avoir pleinement le cul de prendre sur lui et de respirer la patience et l’amour – alors que tout ce qu’il veut, c’est s’affaler dans le canapé avec une bonne bière et ne pas penser au linge qui moisit en silence dans le tambour de la machine. Depuis 3 jours.

Le bon parent, il rêve du jour à l’enfant voudra quitter la table avant son quatrième dessert au chocolat et ira se réfugier en bougonnant dans sa chambre pour écouter de la musique trop forte dans des écouteurs qui auront avalé ton budget chaussures pour deux ans.

Mais pour le moment, le bon parent, il prend sur lui, il frôle le burn out derrière un sourire aimant, et il s’exerce à la prise de parole en public avec des histoires surréalistes de poissons amnésiques qui parlent sous la flotte ou d’ourson à poil qui bouffe du miel.

Le rituel du soir, signe du manque total de flexibilité des enfants, c’est parfois tellement usant que tu hésites à laisser la progéniture s’épuiser à mettre le chaos dans la maison, en espérant une crise de roupillon impromptue sur un coin de carrelage. Idéalement jusqu’au lendemain matin.

Pour commencer, il faut appâter la proie et la faire entrer dans le terrier – ce serait probablement bien plus efficace de l’attirer avec des bonbons, mais après le diner, ça fait pas bon parent. Tu le sais, ta belle-mère t’a déjà fait les gros yeux pas contents à ce sujet.

Premier défi, donc : donner envie à un enfant de lâcher tous ses jouets plus bruyants et palpitants les uns que les autres pour aller se coucher gentiment dans son lit et lire un livre. Bon, si McGyver parvient à construire une bombe avec un trombone et deux mentos, tu peux bien faire ça, hein.

Préalablement, évidemment, tu auras passé environ 4 heures au rayon Enfant de la Fnac du coin, le dos plié et le cou en biais pour lire les titres des bouquins sur les étagères tout en bas, tout en gardant un œil sur le petit qui a entrepris de tester toutes les pages de tous les livres de tous les rayonnages… et de les laisser s’aérer un peu sur le sol.

Un livre pour le rituel du soir, ça ne se choisit pas juste à la gueule de la couverture. Amateur ! Il y a des règles de survie à respecter, sous peine de ne jamais réussir à coincer l’enfant sous la couette ou d’être encore en train de lire une putain d’histoire ubuesque à 23h, des allumettes plantées dans tes paupières et une perf de coke dans le bras.

Règle #1 : l’histoire doit être acceptable par ton cerveau. Le livre qui te plaira le moins deviendra par définition le préféré de l’enfant, et tu risques fortement de rêver le passer au sanibroyeur si tu ne le supportes pas. Dommage, tu entends « encore ! encore ! » au creux de ton oreille.

Règle #2 : l’histoire doit être courte. L’enfant voudra que tu racontes plusieurs histoires de suite, et c’est quand même vachement moins difficile de dire oui quand chaque intrigue compte 200 mots. Si tu dois lui lire 3 contes de Perrault chaque soir, tu vas vite le foutre en internat.

Règle #3 : l’histoire doit être écrite en gros. Le soir, c’est un peu comme le matin avant le litre de café, t’y vois pas très clair. Alors bon, certes, les gamins ne pigent pas forcément tout (et tant mieux), mais si tu lis n’importe quoi, ton conjoint risque de te moquer. Tu sais ton conjoint, celui qui prend son bain tranquillou à côté pendant que tu revis tes pires séances de lecture à voix haute de CE1.

Règle #4 : les phrases de l’histoire doivent être courtes. Ça te permet d’en oublier quelques unes de temps en temps sans trop te faire remarquer. Ainsi, tu as l’impression de berner un peu le gamin et de garder un peu le contrôle de la situation (et de raccourcir le délai pré-bière-canapé).

Te voilà donc lestée d’environ dix bouquins courts, écrits gros, à phrases minimalistes et intrigues pas trop connes – et délestée d’un bon paquet de pognon.

La pile attend sagement sur la table de chevet, que monsieur le seigneur des couches choisisse ce que son larbin – pardon, sa mère – lui contera ce soir.

Avec un air enjoué complètement exagéré, tu parviens à lui faire croire que cette histoire de Papa caché derrière un arbre est complètement fascinante, et l’enfant rigole bien trop fort à chaque page. Un point pour toi.

Après 3 lectures, tu négocies le passage aux histoires soporifiques. Les courtes, écrites gros, à phrases hypnotisantes. Tu lis les premières pages avec entrain, bon parent. Puis tu t’appliques à rendre le son de ta voix le plus chiant possible dans l’espoir non dissimulé que l’enfant te dise de te barrer boire ta bière.

Mais non. Décidément l’enfant n’a aucun goût littéraire. Après L’anniversaire de Winnie, passons à Vive l’école, starring Winnie. Encore. Le même. Le gros niais qui pense qu’à bouffer et au sens de la pudeur assez discutable.

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Tu commences ta technique de lecture sélective, en zappant des adjectifs d’abord, puis carrément des phrases entières. De toute façon, l’enfant est trop occupé à te couper la parole toutes les 12 secondes pour nommer chaque personnage, à chaque putain de page (au cas où leur identité aurait changé entre la page 3 et la page 4) pour s’apercevoir de quoi que soit. Tu réciterais la liste des courses pour demain qu’il ne verrait même pas l’embrouille. Limités, ces petits.

Tes paupières pèsent lourd, tu t’auto-fais chier à réciter ces histoires. Parce que non, tu ne lis plus, tu connais toutes les phrases par cœur, ce qui permet très commodément de faire semblant de lire tout en te reposant les yeux, la tête posée sur un coin d’oreiller. Tu tournes les pages plus ou moins régulièrement pour entretenir la supercherie.

Tu guettes le ralentissement de la respiration de la petite chose toute chaude en pyjama contre toi, tu lis de moins en moins vite. De temps en temps, tu arrêtes de parler, pour voir si un petit « Encore ! » se fait entendre. Silence.

Ta bière n’a jamais été aussi proche.

Tu respires, tu te lèves, tu marches sur la pointe des pieds jusqu’à la porte, la liberté est au bout du couloir…

« Encore ? »

Et là, tu sais que tu es bonne pour la deuxième partie du rituel du soir : les chansons.

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10 réponses à “Le rituel du soir

  1. Quel plaisir de savoir que l’on est pas le seul en galère à la nuit tombé.

    Personnellement j’utilise une technique proche de la psychologie inversé, c’est mon fiston qui me raconte l’histoire et je fais semblant de suivre et de dévorer le récit. Un livre de quatre pages écrit gros racontant l’histoire d’un lapin qui à perdu son doudou n’est pas mon Everest littéraire … surtout quand c’est la douzième fois qu’il me raconte l’histoire (avec ses mots à lui en plus …).

    Le principal problème c’est qu’il ne sait toujours pas me mettre au lit quand je m’endors en plein milieu …

  2. Rituel du soir = une histoire OU une chanson… Faut pas pousser mémé dans les orties non plus….
    Déjà que je me frappe l’araignée gipsie quand le crapaud est d’humeur mélomane, si en plus il faut que je lui ai lu son tome préféré de tchoupi, c’est plus une bière qu’il va me falloir, c’est un tonneau de mojito !

  3. Oh mon Dieu! Mais que c’est bon de le lire! Que ça fait du bien de rire! Merci! Ha ha ha! si j’avais du talent, j’aurais pû l’écrire! c’est ma vie! (le conjoint fait semblant de ranger la cuisine pendant ce temps-là!)

  4. Non mais non mais là il est encore trop gentil ce petit : le mien si je ferme les yeux il s’en rend compte et il me dit « non, pas dodomaman ».
    Par contre il est beaucoup plus sélectif sur le contenu qu’il veut réentendre, parce qu’on a commis la bourde d’y mettre le ton, donc maintenant il dit « cor natamieu GER ENFANT » et il refuse qu’on tourne la page. Pour la liste de courses on a intérêt à faire preuve d’imagination !
    J’adore le « Tes paupières pèsent lourd, tu t’auto-fais chier », parce que moi à chaque fois que je vais coucher mon fils je manque de m’endormir. En sortant de sa chambre, la bière dans le canapé je n’y pense même plus, si je m’écoutais j’irais directement me pieuter.

  5. On ne remet pas l’enfant au congélateur après le diner parce qu’on est bien conscients des risques bactériologiques. « Ne jamais remettre au congélateur un produit décongelé ». Mais ça, c’est comme le reste, tu ne le comprends qu’après…
    Tu penses connaître l’enfer? Attends… Le mien s’est mis en tête d’apprendre à lire, et dans la demi-minute qui a suivi, a décidé que ça y est, li SAIT lire. Donc, il choisit son histoire du soir, mais comme il sait lire, il me la raconte. Mais ça, c’est la version courte. En gros, il connait certaines pages par coeur (oh, fierté maternelle!), mais du coup quand je saute une phrase ou que j’arnaque un mot, il me corrige… (désespoir maternel!!!). Et le pire, c’est quand il a effectivement décidé qu’il savait lire, mais qu’il me « laisse quand même » lire la page qu’il a devant lui, pour ensuite me la répéter consciencieusement, puisqu’il sait la lire, évidemment! (Et là, je me dis que heureusement, on n’a PAS le gaz à la maison!)
    Bref, j’attends avec impatience qu’il sache VRAIMENT lire, histoire qu’il s’occupe de l’histoire du soir de son petit frère, puis qu’il vienne me lire TON livre avant que je m’endorme!
    Merci pour ton article, génial comme d’hab!

  6. Merci pour ce billet tellement instructif quand le rituel de l’histoire vient de commencer.
    Il manque peut être la règle de la page qui disparait d’un coup sous la main habille de l’enfant qui pense que les pages ne se tournent pas assez vite. Ce doux bruit de déchirement qui provoque un petit sursaut de réveil.
    J’attends avec impatience le billet sur les chansons !

  7. Voilà pourquoi j’ai décidé de les écrire moi-même avec mes petites mains et le peu de sève que l’enfant a laissé dans mon cervelet… Bon, je n’ai toujours pas eu le temps de les illustrer mais chaque jour je crois en une possibilité de trouver LE moment !

  8. Pingback: Sommeil pour tous | Maxi best of McMaman·

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