Le boulevard des Mamans

Rainy evening at the Boulevard – Antal Berkes

C’est un lieu secret, dont les pères seuls connaissent la géolocalisation. Ils se la refilent discrètement aux mi-temps des matchs de foot, entre deux bières après le boulot ou pendant une soirée jeux vidéo.

C’est un lieu secret, dont les mères n’ont aucune connaissance – jusqu’à aujourd’hui.

Le boulevard des Mamans, c’est l’arme ultime, le dernier recours du père avant implosion du nerf optique sous l’effet du stress de la fonction.

Le boulevard des Mamans ne peut-être connu que si la mère, bien sûr, faillit ou chancelle.

Si cette radasse ose prendre deux heures de RTT (réduction du temps de torture) tous les trois mois.

Si cette nullasse oublie de racheter des Pépito chocolat ou si elle pense sérieusement qu’on va bouffer ses endives baignant dans une flaque de crème jambonnée.

Si elle refuse d’inscrire père et fils à des combats de catch intergénérationnels ou d’ouvrir sa maison pour un tournoi de rugby de salon un samedi pluvieux.

Si elle s’oppose au troisième McDo de la semaine, arguant que frites et fanta ne comptent pas pour deux fruits et légumes par jour.

Si elle ose frustrer le père ou dire non à l’enfant, parfois en une seule phrase compte-double.

Si elle prend du temps pour elle, rien que pour elle, à en oublier de sortir le déjeuner du congélateur ou de monter un rouleau de PQ dans les toilettes du haut.

Quand l’enfant ne répond plus, en tête à tête avec le père, quand les pieds tambourinent sur le sol et que pyjama joue la serpillère, quand le petit suisse finit par terre, quand le verre explose sur le sol, quand les cris stridents retentissent, quand la queue du chat est tirée, quand la poubelle est vidée par de petites mains potelées,  quand le frigo est éventré et que les étagères vidées – la frustration monte, l’impuissance rugit, et le père s’effondre.

Quand on ne sait plus comment réagir, c’est la faute de Maman, forcément.

On en parle aux mi-temps des matchs de foot, entre deux bières après le boulot ou pendant une soirée jeux vidéo, quand le père se confie enfin à ses compagnons de galère familiale. La solidarité paternelle enjoint à la discussion à cernes ouverts. Les pères plus aguerris ou multirécidivistes se lancent des regards complices et compatissants, hochent légèrement la tête en signe d’accord : allez, on lui dit : il faut que tu ailles sur le boulevard des Mamans.

Le boulevard des Mamans, c’est là où les pères vont pour choisir une nouvelle Maman pour leurs enfants.

Quand la mère actuelle ne tient décidemment plus la route avec ses envies de sieste, ses crises de pleurs et sa baisse de libido.

Le boulevard des Mamans, c’est là que les pères pensent trouver toutes les réponses à leurs questions et les solutions à leurs problèmes familiaux.

Alors on kidnappe l’enfant après le goûter, on le sangle dans son siège-auto, on entre les coordonnées dans le GPS et on file, plein d’espoir, vers ce boulevard magique.

En chemin, le père rêve de la mère parfaite pour son enfant, et qui serait idéale pour lui aussi. Oh, elle ressemble assez à l’exemplaire qu’il a actuellement, à vrai dire. Un peu moins surmené peut-être. Un peu plus en forme. Un chouilla moins stressé par l’état des comptes bancaires ou les perspectives économiques du foyer à moyen terme. Le père remarque que la mère faillit surtout en fin de mois, on la sent tendue. Vers 3h du matin, elle ne dort pas vraiment – après avoir attendu deux ans que l’enfant fasse ses nuits, voilà qu’elle ne les fait plus ! Savent pas ce que qu’elles veulent, ces gonzesses.

En fait, il faudrait la même Maman, mais sans les soucis qui obscurcissent son visage et craquèlent sa joie de vivre. C’est pourtant simple de se sentir bien, suffit de le regarder, lui ! Quelques amis, quelques sorties, une vie professionnelle, une vie sociale… Bon, d’accord, c’est pas trop évident pour la Maman au foyer d’avoir tout ça, mais…

Sur le boulevard elles sont là, alignée comme des prostiputes en vente libre, vêtues de tablier sale ou de pyjama sans âge, de jogging déformé ou de chemise tâchée. Le cheveu hagard, la ride saillante, elles attendent patiemment que les pères les choisissent.

La file de voitures est longue, et à l’intérieur, toujours un père à l’affût, mais plus tellement sûr de lui, et un enfant sur la banquette arrière qui se demande bien ce qu’on fout ici.

Devant chaque candidate maternelle, la voiture ralentit, mais le père secoue la tête. Non, non, vraiment, si c’est pour avoir une mère en pyjama, je préfère garder ma femme – elle est si sexy dans son ensemble Snoopy en pilou-pilou.

Et quand il voit le nombre de pères qui, comme lui, font leur marché, il se demande : est-ce possible que toutes les Mamans soient pourries ? Que nous autres hommes ayons si mal choisi nos moitiés et nos porteuses de descendance ? Ou serait-il possible… non… enfin… peut-être… est-ce qu’on en attend trop de ces femmes devenues mères ?

Le père repense aux endives flasques – évidemment, il reconnaît que c’est bien meilleur pour la santé qu’un double cheeseburger.

Le rugby dans le salon n’était vraisemblablement pas la meilleure idée d’activité père-fils possible.

Si elle oublie de racheter des Pépito, c’est peut-être qu’elle est trop crevée pour s’en rappeler.

Et puis finalement, elle mérite aussi un peu de temps pour elle, non ? Et si elle allait aussi sur le boulevard des Papas ??!!

C’en est trop, il fait demi-tour et fonce à la maison. En chemin, se sentant coupable, il s’arrête acheter des fleurs – évidemment une tablette de chocolat ou un pot de glace aurait été préférable, mais hein, faut pas trop leur en demander.

À la prochaine mi-temps de match de foot, entre deux bières après le boulot ou pendant une soirée jeux vidéo, le père dira à ses amis :

« Les gars, votre boulevard des Mamans, c’est pas un peu de l’arnaque ?

– Ah, tu as tenté ta chance !

– Mais les mères là-bas, elles n’arrivent pas à la cheville de celle que j’ai à la maison ! Je crois que j’ai de la chance en fait.

– Et oui, c’est justement à ce que sert ce boulevard… »

Mère, la prochaine fois que l’homme te ramène des fleurs, du chocolat ou une glace, sache que tu l’as échappé belle, mais qu’enfin, il sait que tu fais de ton mieux – et que c’est déjà pas mal.

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6 réponses à “Le boulevard des Mamans

  1. Oh punaise, c’est flippant !!!!!!
    Cela dit… pas de fleurs ni de chocolats ces derniers mois… ouf !
    Par contre : quand il a vu qu’hier soir, à l’apéro, même crevée, j’ai accueilli à bras ouverts une bonne quinzaine de personnes (4 familles dont 2 que je ne connaissais pas du tout) en leur servant un festin improvisé… il m’a tellement couverte de compliments qu’à mon avis ça a prolongé mon sursis de quelques mois…
    Cela dit une bonne cure de sommeil de 3 jours, ça m’irait tout aussi bien.

  2. Houlààààààààààà… Oui. Je crois que c’est ça. Du moins c’est la sensation que j’ai parfois quand c’est Môsieur qui reste à la maison… et que pour la énième fois, j’ai oublié le lait, ou les couches… que j’oublie les tâches administratives parce que vraiment, non, la tronche dans les couches et la purée de légumes, mon cerveau ne suit plus…Très bel article…. J’attends le livre avec impatience, Mc maman !

  3. ….ça me laisse sans voix… à quelques détails près…c’est un peu ma situation… J’aurais aimé partagé ton post sur mon blog ! Ce n’est pas une question d’endives, de cheeseburger, de pépito ou autre…mais un ras le bol de toujours ne pas avoir de petites attentions et de tout faire comme si c’était tout à fait normal et surmontable…le tout en travaillant bien sûr !

  4. J’en ai les larmes aux eux, c’est tellement vrai et tellement ben écrit! Je le ferais lire à mon homme. Ça me fait chaud au cœur de lire ça, surtout après avoir passé 2 jours à consoler un bébé qui fait ses dents et qui pleure presque toute la journée. Merci!

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