Une semaine chez ta mère

Passer une semaine (ou plus, pauvre folle) avec ta progéniture chez ta mère, c’est entrouvrir une porte vers ce qui a pu être ton enfance. Juste un entrebaillement, un mince courant d’air qui te laisse un sentiment confus : comment as-tu pu survivre environ 18 ans dans ces conditions sans être aujourd’hui percluse de troubles du comportement et de l’alimentation ?

Une autre question te frappe l’esprit au moment où ta mère te regarde d’un air assez méprisant et murmure dans son tablier « ah, tu ne lui fais pas finir son assiette ? »… N’aurais-tu pas été adoptée ? Tu vérifies les albums photos mais certains clichés ne laissent élégamment aucun doute sur ton origine.

Ta relation avec ta mère change forcément quand toi aussi tu te mets en tête d’allonger l’arbre généalogique. Y a des mères gagas qui auront déjà acheté ou tricoté de quoi remplir un dressing Paris-Hilton-sized pour ton gamin alors que l’urine sur le bâtonnet aura pas encore séché,  des mères qui restent prétendument indifférentes mais qui courent se faire remonter les seins ou lifter le gras du bras dans la minute, te maudissant au passage pour le coup de vieux dans les ovaires préménopausés, et puis les mères au tact et à la tendresse arc-en-ciel de bonté qui te regarderont de haut : « mais vous n’êtes pas mariés ! » ou qui sourient sadiquement, priant pour que toi aussi tu te retrouves avec le réseau RATP en relief vergetural sur le ventre.

Et puis, à l’annonce du sexe du bébé, tu n’échappes pas aux chaleureux « et tu n’es pas trop déçue ? » et autre « tu vas en baver » qui te donnent juste envie d’étrangler ta génitrice avec ton putain de bandeau de grossesse qui sert à que dalle. Tu comprends alors qu’apparemment, ton éducation n’a pas été de tout repos, même si au fond tu espères que c’était plutôt la faute de ton connard de frère.

Tous ces moments de joie et de fusion familiale, c’est avant le démoulage. Après, c’est la béatitude.

Tu apprends au détour d’une conversation que tu es tombée du landeau au moins trois fois car à l’époque, les sangles de sécurité, c’était pas tendance. Tu réalises avec effroi que le filet de séparation entre le conducteur et la banquette arrière dans la voiture, très utile pour que les enfants n’aillent pas jouer dans le pare-brise au moindre coup de frein, n’était pas du tout de série, mais un accessoire pour chien acheté dans une animalerie. Et je ne te parle même pas des photos compromettantes de toi sur le pot / les fesses à l’air dans la rue / maquillée en panda qui ont apparemment fait bien rire tout le monde autour d’un Carré de Vigne et d’un boeuf bourgignon aux repas de famille.

Tu comprends qu’il y a une bonne raison pour que les souvenirs d’enfance ne soient pas super précis, pourquoi tu ne te rappelles de rien avant tes 2 ans : c’est le moyen le plus efficace qu’a trouvé l’évolution pour éviter des matricides en masse.

Observer ta mère agir avec ton enfant à toi que tu as fabriqué, pondu et élevé depuis quelques mois, ça peut néanmoins avoir un fâcheux double effet pas cool Retour vers le Futur. Des bribes de scènes éparses te reviennent à l’esprit, encore plus efficace qu’une ou deux séances avec un psy.

Ton enfant refuse catégoriquement que tu lui colles sur le cul une couche chimique, il n’est donc qu’un « vilain vilain vilain ». Il s’entête à ne pas accepter le ligotage forcé dans le siège auto ? Il mérite vraiment « Pan Pan » (alors que chez toi, Pan Pan, c’est juste le lapin un peu trop franc qui tape du pied comme un danseur de claquettes sous LSD). Des images de torture ordinaire flashent derrière tes yeux, tu te vois coincée à table tant que tu n’auras pas fini tes légumes – en phase  de recongélation spontanée dans ton assiette. Tu entends de nouveau ton père crier « Viens prendre ta fessée ! » et tu te retiens de courir te cacher dans ta chambre.

Tu écoutes les bons conseils éducatifs maternels (option paternels), tu sais pas trop où te foutre, tu laisses couler (après tout, hein, t’es pas chez toi) mais t’es perplexe. Euphémisme. T’es carrément hallucinée de cet aperçu inglorieux de ton dressage infantile.

Ta mère te rassure pourtant, elle a tout bien fait : d’ailleurs, si elle ne t’avait pas laissé pleurer dans ton lit la nuit, tu demanderais probablement encore des biberons toutes les quatre heures. Si elle ne t’avait pas laissé hurlé dans le transat, tes poumons ne se seraient jamais développés correctement. Si elle ne t’avait pas promené avec une laisse de chien, tu serais forcément passée au moins huit fois sous les roues d’un trente-six tonnes. Si elle avait laissé ton frère jouer avec tes poupées, il serait devenu gay. Si elle ne t’avait pas punie pour chaque mauvaise note, tu serais illettrée aujourd’hui.

En fait, si tu écoutes attentivement, ta mère t’a sauvée la vie. Alors que bêtement, tu commençais à te demander si t’avais pas plutôt un instinct de survie hyper développé et une mémoire sélective bien ficelée pour ne pas passer tes nuits à pleurer en position foetale sous le lit, ton doudou limé serré contre toi. En tout cas, pendant cette semaine, ton instinct de survie t’oblige à te taire – mais tu notes consciencieusement dans ton petit calepin mental de ne jamais laisser ton enfant sans surveillance dans cette maison.

Mais non, ne pleure pas, ne te plains pas. Après tout, tu as survécu, et surtout, ça aurait pu être pire.

Tu aurais pu passer une semaine chez ta belle-mère.

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32 réponses à “Une semaine chez ta mère

  1. pour des raisons economiques je vis chez ma mere. Ce que tu as ecris je le vis presque en permanance.
    Au secours!! 🙂
    n’empeche j’adore ton blog

  2. Vivant chez mes parents depuis 1 mois 1/2, je plussoie totalement. Pas plus tard que ce soir, ma mère a engueulé ma fille parce qu’elle ne voulait pas manger sa soupe, en lui disant qu’elle irait directement au lit si elle ne finissait pas son assiette. Alors qu’elle l’avait servie en speed avant que nous on soit prêts à passer à table. Et ce we elle m’a acheté un magasine sur l’autorité parentale. Je crois qu’elle essaie de me faire passer un message…

      • J’ai grommelé que oui oui, j’allais le lire, un jour… Bon je l’ai parcouru, c’est à la hauteur de mes espérances…

  3. Oh oui le pire c’est quand même la semaine chez la belle-mère ! Je crois que je ne m’en remettrais pas !
    Ce qui est terrible, c’est que nos enfants se diront aussi la même chose quand ils auront eux-mêmes des enfants…

  4. Ma parole, ça n’a pas l’air cool tout ça. Est-ce que c’est dû au fossé des générations?

    Je crois que j’ai eu beaucoup de chance (j’ai beaucoup de chance), car ma mère n’est vraiment pas du style à outrepasser ses droits avec moi. Un petit exemple, mon courrier, aussi important soit-il, elle ne l’ouvre pas et pourtant j’habite LOIN, à 10000 km et parfois j’aurais bien besoin qu’elle le fasse. Pareil pour ma façon de voir la vie, l’éducation et écoute et ne donne son avis que si je lui demande. Elle n’avait que 18 ans quand je suis née et bordel, elle a assuré! Quand je la vois avec d’autres enfants maintenant, je la trouve douce, parfaite, elle laisse l’enfant, elle ne l’étouffe pas.

    Je me demande comme ça, au cas-où, mais elle a fait des trucs bien ta maman parfois, à des moments? parce qu’en lisant tout ça, oui tu auras pu devenir une grosse psychopathe!

    Un bisou

  5. Je pense qu’énormément de choix qu’on fait en éducation dépendent de la façon de se projetter à plus où moins long terme: est ce que je me projette dans quelques mois, quelques années au plus, et je met en place un dressage, un conditionnement qui me permet d’avoir un mouflet propre qui mange bien assis avec sa fourchette à 2 ans? Où alors mon objectif ne serait-il pas d’aider à grandir un futur adulte bien dans ses baskets, avec confiance en soi en option?Qu’ est-ce-que l’éducation?

  6. Eh beh, je suis ravie de constater que ma mère est à 10 000 lieues de ce portrait … par contre une semaine chez la belle-famille, euh, comment dire…

  7. Oh punaise, mais je pensais que c’était fictif ce genre de comportement :/
    J’ai une chance incroyable de ne pas avoir une mère comme ça … ( au contraire, c est moi la plus dure).. Pour avoir vécu chez elle jusqu au 7 ans de ma fille ( et depuis on vit à un immeuble, donc c est squattage journalier) jamais ma mère est allée à l’encontre de mon autorité.. ( Evidemment les grands parents cèdent des choses plus aisément que nous :p )
    En revanche, j’ai eu moi le harnais ( laisse) jeune enfant, car j’allais de partout sans cesse, mais je ne suis pas traumatisée 😉 Et pour ma fille je l avais acheté, mais il était si rigide que je ne lui ai jamais mis, pour ne pas la blesser.

    Courage mille fois !!

    D.

  8. La mienne serait plutôt à l’ inverse… Pourquoi on lui filerait pas du chocolat toute la journée? Ou chaque fois qu’il pleure? Ou chaque fois qu’il en demande avec son si joli sourire? Et pourquoi tu refuses qu’il aille courir dehors sans pull ni veste, puisqu’il veut faire comme ça? Comment, il a déjà une bronchite? Mais ma pauvre n’en fais donc pas toute une histoire! Et ne t’ énerve pas sinon numéro 2 (téléchargé au 2/3) va en souffrir!
    Allez, viens voir Nanny, mon pôvre petit, avec moi on n’est pas malheureux! (grrrrrrrr!)
    Je ne sais pas ce qui est le pire… Elles pourraient pas juste se rappeler qu’elles n’ont pas été parfaites, qu’elles ont aussi douté et fait des bourdes, et qu’elles avaient avant tout besoin de soutien sans jugement?
    Je ne suis pas spécialement adepte des méthodes de mes frères et soeurs pour éduquer leurs enfants, mais je ne passe pas pour autant ma vie à les contredire où les saboter! Chacun fait comme il peut avec ce qu’il a, je me permettrai de juger quand je serai une mère parfaite! (hahahahahaaaaaa! #rire étranglé)

  9. Morte de rire ! Moi, c’est comme pour Martine : à partir du moment où le jeune homme fait un sourire à mamie chérie, il peut tout faire, mais dans le dos de maman pour que mamie ne soit pas critiquée.
    Et après, j’ai le droit à cette magnifique phrase : « tu parles, qu’est-ce que ça peut faire… Moi, à mon époque… »
    Grrrrrrrrrrrrrrr Une semaine chez ma mère, suicide assuré (ou homicide). Une demi journée par moi, c’est déjà beaucoup !

  10. Très « sympa » cet article…. J’ai peur de ce qui m’attend !
    Ma mère est un peu comme la tienne 😦
    J’y ai passé 2 semaines, je vais devoir y retourner car le papa squatte là bas (travail)…
    Luka a 8 mois, mange à peine 5 cuillères de compote qu’elle voulait lui donner de la glace (alors qu’il est IPLV hein), des gateaux & co -_-
    Moins responsable que ma mère ça existe ?
    Luka avait 10 jours (mon dieu pourquoi j’ai accepté de les recevoir si tot ??? -_- ) que toutes les 10min elle me répétait « mais laisse le pleurer un peu ». « non, maman » « non » « non je ne le laisserai pas pleurer  » « mais TA GUEULE purée » ! lol
    Allez on se soutient moralement…
    Moi au contraire je crache pas sur ma belle mère, elle est top (bon son mari est rempli d’idées à la con mais du moment que ça reste dans sa tete c’est pas la fin du monde)
    Je partage ! A Pluche !

  11. Comme je te comprends ! Perso j’ai trouvé la solution idéale : couper les ponts. Idéale pour moi en tout cas.
    Et sinon, j’ai de souvenirs de mon enfance qu’à partir de 8 ans environ. Avant ça, gros trou noir. Alors j’ose même pas imaginer ce que mon inconscient veut garder bien planqué.
    Je fais tourner, ça permettra sûrement à des copines de se sentir moins seules !

  12. Hormis de donner des leçons d’éducation, elle est un tantinet castratrice « comme même ». Ben ouais, le mari ne semble pas trop présent : soit parce que maman parle plus fort que Papa et qu’il a l’obligation de fermer sa gueule (vu qu’il n’a pas beaucoup participé à l’éducation hormis être la personnification de l’autorité), ou alors, il est d’accord avec maman.
    De toute façon, nos mères ont toujours mieux éduqués que toi (la preuve), connaissent ton enfant mieux que toi. Elles sont mulit-fonctions : pédiatre, pédo-psychiatre et psy tout court pour leurs enfants devenus parents, instit’, conseillère familiale…..
    J’ai ma mère qui est un peu comme ça…mais j’ai une grande gueule et je m’énerve ; donc ça limite.

  13. Que j’aime te lire !!!!
    Bon perso mes parents sont tout deux décédés avant que je devienne à mon tour mère mais j’imagine bien parfois la relation que je pourrais avoir avec eux maintenant.. leurs regards sur ma manière d’être parent ….. leurs regards sur mes enfants ….. Et même s’ils furent des parents intelligents et plein de bon sens je sais que pour certains trucs ce serait rock and roll ( déja le fait d’avoir 4 enfants dans notre société actuelle .. une hérésie pour eux j’en suis certaine ) ^^

  14. Et le pire c’est que 6 mois après ton départ et sans progeniture, tu te poses la plupart des questions soulevées ci-dessus.
    Perso je me demande comment je n’ai pas fini obèse quand je repars ac des sacs pleins à craquer de soupes diverses, quiches et gâteaux…
    Ah les (Mc)Mamans…

  15. très drôle et véridique mais bon n’empêche qu’elles nous aiment nos mamans…..

  16. mdr, j’adore la phrase de fin… décidément j’adore ce blog… je ne commente pas souvent… mais là franchement je suis mdr ça méritait bien un petit coucou !!!
    Bonne journée

  17. bordel, qu’est-ce que c’est chiant quand on se reconnait derrière chaque anecdote! I’m a survivor! hiyaaah! (excellent billet, tellement parlant c’en est effrayant! Vraie tranche de vie ou grande intuition, qu’importe; grâce à toi c’est sûre, on ne se sent définitivement plus seule!)

  18. Hehe… une chouette découverte ce blog, c’est drôôôle… Je ne me suis pas reconnu dans tout (ni ma maman d’ailleurs… mais c’est drôôôle…!

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